À la fin du printemps dernier, Denis Leclerc, conseiller en prévention de la violence à la CSMB, a donné une conférence sur les mécanismes de l'intimidation et sur sa variante "cyber" dans une école de Pointe-Claire. La vieille idée est que l'intimidation est une histoire de garçons, et qu'elle sévit dans les quartiers durs, là où les conflits se règlent à coups de poing. Or, ce tableau est loin d'être complet et juste, selon le conseiller. L'intimidation peut prendre plusieurs formes, et touche toutes les classes sociales, et les sexes. Dans les dernières années, une nouvelle forme est venue ajouter à la complexité de l'affaire, la cyberintimidation.
Ce qui change: les conséquences désastreuses, multipliées par la publicité de l'humiliation diffusée largement sur Internet. Le sentiment d'impuissance et de solitude est plus grand chez la victime, la maison n'est plus un refuge pour elle comme c'est le cas lors d'une intimidation traditionnelle, note le conseiller. Et l'intimidateur sur Internet n'est pas nécessairement le même qui sévit dans la cour de récréation. Les téléphones cellulaires et leur popularité auprès des jeunes en font aussi un outil d'intimidation, note Denis Leclerc.
Internet a donné aux intimidateurs une impression d'invincibilité, note l'agent sociocommunautaire du poste de quartier 3, Daniel Maheu, qui œuvre en prévention de l'intimidation dans les écoles de son quartier depuis neuf ans. Entre autres, il fait le tour des écoles pour expliquer les implications légales, car ces actes peuvent être carrément criminels. «Il y a un nombre grandissant d’intimidateurs qui utilisent l’Internet, car ils pensent pouvoir agir de façon anonyme», remarque-t-il. Pourtant, il est maintenant plutôt facile de remonter jusqu'à l'ordinateur coupable et de le saisir, explique-t-il. D'ailleurs, des professeurs et des intervenants scolaires sont aussi victimes de cyberintimidation, contrairement à l'intimidation traditionnelle qui touche les élèves uniquement, note Denis Leclerc.
Rencontré vers la fin de l'année scolaire 2008-2009, Daniel Maheu était déjà intervenu dans plus d'une vingtaine de cas d'intimidation en cours d'année scolaire. «Nous sommes appelés à intervenir dans des cas extrêmes», explique-t-il. Par exemple, cette fille de 16 ans, qui complétait son secondaire 5. Depuis qu'elle a refusé les avances d'un autre élève lorsqu'elle était en secondaire 1, celui-ci la harcelait. Cela s'est fait via l'envoi de «textos» et de courriels, mais aussi physiquement, par des coups de coude lorsqu'elle passait dans le corridor. Au bout de quatre ans, elle s'est tannée et a contacté les policiers.
Parfois, la police intervient même lorsque les intimidateurs sont des enfants d'école primaire. «Les petits caïds, ils commencent jeunes, parfois», soupire Daniel Maheu. Selon Denis Leclerc, l'intimidation est surtout présente chez les jeunes de 10 à 14 ans, lorsque les préadolescents veulent s'identifier à un groupe, et en faire partie. Et lorsque la "gang" se forme, certains ne sont pas dedans, comme ceux qui sont moins doués pour les interactions sociales et qui sont plus fragiles. À cet âge, les conséquences pour les victimes sont catastrophiques. «À 10, 11, ou 12 ans, on est à une période de notre vie où l'on construit le solage de notre personnalité», explique le conseiller.
L'intimidation dans la cour d'école est sous la responsabilité légale des directions de ces écoles. Cette légitimité est moins claire dans le cas de la cyber intimidation, qui a lieu à la maison. La marge de manoeuvre est donc mince pour eux, surtout qu'environ 40% des victimes n'en parlent jamais.
Lorsqu'un élève est intimidé, il y a ceux qui attaquent, ceux qui subissent… et ceux qui regardent. Et sur Internet, ils sont nombreux. «L'intimidation se fait avec des témoins et parce qu'il y a des témoins», note Denis Leclerc. Il cite en exemple une étude de la chercheuse torontoise Debra Pepler, qui a filmé les interactions des élèves dans une cour d'école. Dans 15% des cas d'intimidation, un témoin se portait à la défense de la victime. Dans 50% de ces cas, l'acte d'intimidation cessait dans les 10 secondes suivantes. Cette action est plus efficace statistiquement que celles des adultes qui interviennent, parfois trop tard, ou pas du tout.
L'apprentissage de la tolérance à la différence, même à l'âge où c'est important d'être comme les autres, est essentiel, l'intimidation étant l'affaire de tous les enfants, selon les intervenants rencontrés. «On a une école à la commission scolaire, l'école Enfant-Soleil, qui doit accueillir environ 95% d'élèves d'origines ethniques diverses. Souvent de nouveaux arrivants, et en plus, un milieu très défavorisé. Ce que ça veut dire, c'est que les jeunes arrivent avec des vêtements donnés, habillés un peu croche, avec toutes leurs cultures et leurs différences. On réalise maintenant qu'il y a moins d'intimidation dans ces milieux-là qu'en milieu favorisé.»
