Les matelots doivent attendre le coup de corne de brume avant de laisser la bouée et son encrage tomber à l'eau.
Photo: Jacques Pharand
Les bouées se mouillent
Bien à l'abri durant l'hiver dans des entrepôts, les bouées vertes et rouges colorent à nouveau les cours d'eau. Le 24 mai dernier, une équipe de Cités Nouvelles est montée à bord du Sipu Muin, ce puissant aéroglisseur qui ne passe jamais inaperçu.
Tel un rituel, d'année en année, l'aéroglisseur attire tous les regards lors de son retentissant passage. Les gens arrêtent leurs activités, observent, certains font de grands signes de la main. Pas de doute, le va-et-vient du bateau sème la joie et symbolise que les beaux jours sont bel et bien de retour.
Ce mastodonte rouge et blanc de 100 pieds repose sur un coussin d'air et est propulsé par deux énormes hélices à une vitesse moyenne de 30 nœuds. Aux commandes, le bateau est muni d'un GPS, d'un écran radar qui sert à la navigation durant le mauvais temps et d'un ordinateur qui affiche plus d'un détail, dont la profondeur des eaux. Le nom micmac Sipu Muin signifie l'ours de la rivière.
Itinéraire de la croisière
Le chargement des bouées sous l'autoroute 20 à Senneville prend plus d'une heure trente. Dave Young, le capitaine qui pratique le métier depuis 1985, est le seul membre de l'équipage à boucler sa ceinture. Le premier officier, Catherine Langlois s'installe à ses côtés et après le départ des moteurs, le Sipu Muin s'engage, à reculons, sur le lac des Deux Montagnes pour ensuite se diriger sur le plan d'eau de la rivière des Prairies.
Les bernaches en vol servent d'escorte, la beauté des lieux est grandiose. On aperçoit plusieurs plages naturelles, les prestigieuses demeures de Senneville d'un côté et de l'autre, la magistrale résidence de la famille Marois-Blanchette. Un peu plus loin, c'est au tour du parc des roulottes à déguiser le paysage, la plage de la pointe Théoret et aux habitations de l'île Mercier.
À l'approche du pont de L'île-Bizard, l'aéroglisseur se dégonfle, ralentit et réussit à passer sans anicroche. La manœuvre se répète sous la voie ferrée de la ligne de train de Deux-Montagnes. À la hauteur des rapides du Cheval blanc où la navigation est ardue, l'écran n'indique que huit à dix pieds de profond et la distance entre les bouées n'a pas plus que sept pieds à certains endroits. En raison du haut niveau d'eau à l'automne, il était impossible pour l'aéroglisseur de passer sous les ponts et certaines bouées sont restées à fleur d'eau et étaient hors position.
Délicates manoeuvres
Le capitaine place donc son engin à contre-courant et fait du surplace. La grue attrape une à une les bouées de plastique abandonnées tout l'hiver et les dépose sur le pont. «Il y a beaucoup moins de pollution, explique le capitaine Dave Young. Avant, lorsqu'on sortait une bouée de l'eau, c'était comme si on flushait la toilette, ça sentait les égouts. Maintenant, elles sortent propres et ne dégagent plus de mauvaises odeurs.»
L'opération se répète à l'inverse pour mouiller chacune des nouvelles bouées. Pour donner le signal au matelot, le premier officier laisse entendre un coup de corne de brume, la bouée et son encrage tombent alors à l'eau. C'est ainsi que se dessine lentement le chenal. La température est exceptionnelle, il fait 30 degrés et le thermomètre monte jusqu'à 38 degrés dans la cabine de pilotage.
Durant l'opération de mouillage des bouées dans les rapides du Cheval blanc, une d'entre elles s'est coupée en deux et a perdu la tête. L'équipage devra revenir demain pour en installer une autre. Par les ondes radio, on commande 2500 litres de diesel. Sur le chemin du retour, le capitaine, beaucoup plus détendu, se demande combien de temps les bouées resteront en place. Chaque année, elles se font déplacer, dit-il, par des plaisanciers qui n'arrivent pas toujours à les contourner, l'endroit étant très difficile à naviguer.
Photo: Jacques Pharand
Photo: Jacques Pharand
Utilités
Il n'y a que quatre bateaux de ce type au Canada, partagé entre l'est et l'ouest du pays. Basé à Trois-Rivières, le Sipu Muin joue un rôle essentiel pour prévenir les inondations et est utilisé pour le déglaçage des rivières. Il est doté d'une grue amovible lui permettant de soulever des poids de l'ordre de 4500 kg. Totalement amphibie, il peut transporter cargaisons et passagers dans des endroits difficiles d'accès.