Le couple Thibault-Wouters, devant une œuvre de Theo, dans leur demeure de Pointe-Claire.
(Photo: Marie-Claude Simard )
Droits et dignes
Deux retraités veulent la paix
Les déboires du couple Wouters-Thibault ont fait couler beaucoup d’encre depuis le premier incident de harcèlement homophobe dont ils ont été victimes en 1997. Militants malgré eux, les retraités de Pointe-Claire ne souhaitent désormais qu’une chose: avoir la paix.
Les résidants de l’Ouest-de-l’Île n’auront peine à se souvenir du contingent de 4000 personnes, qui a marché silencieusement dans les rues de Pointe-Claire en mai 2001 pour manifester leur appui au couple gai et dénoncer l’intolérance dans la banlieue. Rendus célèbres par ce rassemblement solidaire, Roger et Théo ont scellé l’année suivante, leur engagement amoureux de près de 30 ans, en la première union civile gaie au Québec.
Ces événements hautement symboliques, qui devaient contribuer à élargir les mentalités, semblent avoir eu l’effet contraire. Depuis 10 ans, le couple se dit victime d’un harcèlement homophobe incessant. «On a toujours été tranquille ici, et soudainement, tout a explosé», explique Roger Thibault, copropriétaire du domicile avec son conjoint depuis 1978. Le technicien en photographie qui a travaillé à l’Université de Montréal pendant 35 ans, estime que la marche de 2001 a déplu à certains résidants. «Tant qu’on restait caché, tout allait bien.» Aujourd’hui, âgés respectivement de 61 ans et 66 ans, épuisés moralement, Roger et Théo attendent le jugement du tribunal dans une autre affaire de harcèlement homophobe.
Le litige
En 2004, les époux ont déposé une plainte contre un garçon de 17 ans devant la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ). Épaulés par le Centre de recherche-action sur les relations raciales (CRARR), ils ont eu gain de cause. En juin 2007, la Commission a demandé au jeune persécuteur, aujourd’hui âgé de 22 ans, de leur verser une somme de 10 000$.
Refusant d'acquiescer à cette demande, L. A. (son vrai nom ne peut être révélé car il était mineur à l’époque) et son père, ont transporté le dossier devant le Tribunal des droits de la personne. D’autre part, en réexaminant le dossier, Me Maurice Drapeau, l'avocat de la CDPDJ qui agit en faveur du couple, a jugé que le montant demandé en dommages moraux et punitifs devait être augmenté à 34 000$. «Nous voulons causer un effet d’exemplarité», explique l’avocat.
Le CRARR et l’homophobie
Le CRARR, également partie plaignante dans cette affaire, s’est tenu aux côtés de MM. Thibault et Wouters lors de l’audience, le 14 mars dernier. «Il y a si peu de causes de harcèlement homophobe qui se rendent en justice au Canada, que nous voulons tenir ce cas en exemple, explique Fo Niemi, le directeur général. C’est une affaire grave. Il s’agit non seulement d’un couple gai, mais aussi d’un couple d’aînés. Le jeune homme les a injuriés, menacés de violence physique, a souillé de papier de toilette leur terrain, et pire encore, a lancé un projectile enflammé sur le toit de leur demeure.»
La défense et la liberté d’expression
L. A. a expliqué devant le tribunal qu’il a été éduqué par ses parents en complète marge de la société, dans un milieu très religieux qui condamne l’homosexualité. Il admet avoir commis ces actes, mais affirme qu’il ne savait pas à ce moment-là que les homosexuels avaient des droits au Québec et au Canada. Il s’est excusé d’avoir agi de la sorte, en signifiant toutefois qu’il considérait toujours que l’homosexualité était un péché.
Maître Julius Grey, spécialisé dans les questions de libertés individuelles, se porte à la défense de L. A., car il croit qu’il soit erroné de demander une somme si substantielle. Signifiant son admiration pour le couple Thibault-Wouters qui a été précurseur dans les droits des gais, il considère malgré tout que la liberté d’expression prime sur le reste dans cette affaire. «Je suis contre la rectitude politique, et les restrictions à la liberté d’expression. Dans un cas où il n’y a pas de réels dommages, les mesures punitives ne doivent pas être si sévères…Le but ultime devrait être la réconciliation et une lettre d’excuses devrait suffire», poursuit l’éminent avocat.
La Commission se positionne
La commission a publié un rapport en juin 2007, intitulé De l’égalité juridique à l’égalité sociale, qui fait état de la situation des gais au Québec. Les auteurs de cet ouvrage recommandent au gouvernement d’adopter une véritable politique contre l’homophobie. «Il reste beaucoup de chemin à faire», déclare Maître Drapeau.
De leur côté, les sexagénaires souhaitent passer le flambeau. «J’espère que tout va se terminer cette année pour qu’on puisse enfin jouir de notre retraite», explique Théo. Le peintre et couturier de renom, avait de grands projets artistiques lorsqu’il a fermé boutique en 2001. Il n’a pas touché un pinceau depuis.
(Photo: Marie-Claude Simard )