Luc Lavoie est en charge du département de purification.
Photo: Marie-Claude Simard
Jardiniers des temps modernes à Kirkland
Lorsque la compagnie française Pierre Fabre médicaments, spécialisée dans la recherche sur le cancer, a cherché à produire certaines molécules que l'on trouve dans une plante, ils sont allés voir dans le «jardin» de Millenia Hope Biopharma, une compagnie biopharmaceutique de Kirkland.
«La plus grande bibliothèque de plantes au monde se trouve ici, à Kirkland. La variété des espèces couvre 40 % des familles de plantes supérieures représentées sur terre», explique Georges N. Horobjowsky, qui travaille au développement de Millenia Hope Biopharma. En fait, ce «jardin» est situé dans un laboratoire, et les espèces qui s'y trouvent sont cultivées en éprouvettes. «La molécule étudiée par Pierre Fabre médicaments est produite par une plante, et l’ingrédient actif est présent à la grandeur de 0,001 %», explique Bahige Baroudy, président de la compagnie mère, Millenia Hope, située à Montréal. « Et encore, pour que l’ingrédient soit actif dans la nature, cela dépend des conditions, qui doivent être optimales. Si la température ne s’y prête pas, la molécule ne sera pas présente dans la plante.» La solution : contrôler chaque variable de la croissance, pour ensuite extraire les molécules intéressantes et purifier le produit.
Plante-éprouvette
Dans ce milieu où chaque variable est contrôlée, même la photosynthèse est inexistante dans le processus de croissance. C'est que la chlorophylle rend la purification du produit plus difficile. «Au départ, nous faisons germer des graines, dont la surface est stérilisée, sur un papier buvard. Ensuite, nous transférons dans un milieu nutritif, avec sels minéraux et des sucres, et un mélange d'hormones végétales. Nous essayons différents mélanges. Le but du processus: dédifférencier les tissus. Le tissu végétal ne sera ni une feuille, ni une branche. Ces cellules sont appelées «cals» », vulgarise Yvan Chapdelaine, en charge du département de biologie à la compagnie de Kirkland.
Le résultat n'est pas du plus bel effet, et ressemble à une grosse tumeur. En fait, dans un organisme vivant, les cellules se spécialisent pour former un tout, un être humain par exemple. La cellule cancéreuse ne répond plus à cette règle et se multiplie au petit bonheur. Comme la tumeur, le cal vit indépendamment des autres cellules aux alentours. Ces tissus seront ensuite mis dans un flacon et oxygénés en permanence. À cette étape, les tissus végétaux ressemblent à de la soupe. La solution est liquide parce qu’il n’y a pas d’agent solidifiant, et les cellules végétales vont pousser en suspension.
La prochaine étape: le bioréacteur. Cette technologie a été développée à Kirkland et son détail est tenu secret. Il a même été impossible pour Cités Nouvelles de le photographier. «Ce qui fait la force de la compagnie, c'est que nous pouvons contrôler l'oxygénation des cellules à haute densité grâce au bioréacteur», explique Yvan Chapdelaine. L'oxygénation permet aux solutions de cellules végétales de devenir plus concentrées. Chaque paramètre est contrôlé, les nutriments par exemple. Au moment choisi, les scientifiques vont stresser les cellules pour qu’elles se mettent à produire les composés actifs recherchés.
Raffinage
Autre maillon de la chaîne: le département de purification. Luc Lavoie est en charge de ce département. Lui et son équipe vont extraire, parmi toutes les molécules des cellules de la plante, celle qui a les propriétés recherchées, une molécule anti-âge pour une crème à main, par exemple. Le produit sera ensuite purifié, la molécule recherchée s’en trouvera concentrée. «C'est exactement comme faire du whisky, le fabricant extrait avec de l’alcool des composantes qui sont dans certains végétaux, il les concentre et en fait une boisson», explique le scientifique. Cette étape est primordiale, et la tâche est énorme, surtout lorsqu’un grand nombre de molécules doivent être extraites pour analyse. «Dans un extrait organique de cellules, il y a des centaines de milliers, voire des millions de molécules», explique monsieur Lavoie. Ces scientifiques sont aidés dans leur tâche par des technologies de pointe, certaines machines peuvent valoir jusqu’à un million de dollars.
L'ingrédient mystère
Dans la bibliothèque de Millenia Hope Biopharma, on trouve beaucoup d’espèces aux propriétés médicinales connues. Cette caractéristique est hautement appréciée des compagnies de cosmétiques, qui sont d’importants clients pour la compagnie de Kikland. «L’industrie des cosmétiques est de plus en plus basée sur la science», explique Bahige Baroudy. Les compagnies recherchent des masques pour le visage qui aident à freiner la création des rides, les crèmes pour les mains qui effacent les tâches de vieillesse. L’avènement qui a tout changé : le décodage du génome humain. Les chercheurs peuvent maintenant mettre le doigt sur les mécanismes biologiques qui régissent ces phénomènes.
Les compagnies de cosmétiques qui font affaire avec Millenia Hope Biopharma souhaitent rester anonymes. «C’est une industrie qui brasse des milliards de dollars. Si une entreprise vient vers nous pour créer une crème qui atténue les poches en dessous des yeux, le produit vaudra cher sur le marché. Le détail et la provenance des molécules actives devront rester secrets», explique le président. Certaines compagnies cherchent à trouver une alternative naturelle à un produit chimique, qu’ils utilisent pour la fabrication de leurs produits. Par exemple, les parabens sont des conservateurs synthétiques. C’est ce produit qui empêche la prolifération de bactéries dans les crèmes au contact des mains. Son utilisation est controversée, les compagnies cherchent donc à se tourner vers des extraits de plantes pouvant remplacer cette action.
La cure au fond du bois
Une nécessaire alternative aux traitements du VIH et de la malaria
Les plantes pourraient même servir dans le traitement du sida et du VIH, et la compagnie mère de la compagnie de Kirkland, Millenia Hope, travaille présentement sur ce sujet. Les chercheurs travaillent à créer un médicament qui bloquerait deux récepteurs moléculaires impliqués dans le mécanisme d’infection du VIH.
En 2003, les travaux sur le VIH de Bahige Baroudy se sont classés parmi les 50 recherches les plus importantes du magazine Scientific American. Ce prestigieux palmarès recense meilleures publications scientifiques de l’année. Pourtant, seuls Millenia Hope et la compagnie Merck aux États-Unis travaillent sérieusement sur cette cible, jugée difficile. Pourquoi travailler sur ce sujet alors que la trithérapie existe pour ceux qui souffrent du VIH et du sida? À long terme, il faudra la remplacer. Impossible de guérir de cette maladie : elle se fond à notre ADN. On ne peut que la contrôler. «Avec le temps, chaque thérapie qui contrôle une maladie infectieuse doit être changée, le virus développe une résistance», explique Bahige Baroudy.
Il en va de même pour la malaria, une maladie parasitaire qui fait des ravages dans certaines régions de l’Afrique. Elle est amenée par les moustiques et dans les régions endémiques, un moustique sur 10 est porteur du parasite. Les chercheurs de Millenia Hope souhaitent mettre sur pied une approche globale dans le traitement de cette maladie, qui inclurait autant les médicaments que l’utilisation de pesticides non toxiques pour l’environnement.
Déjà, la compagnie a testé un médicament fabriqué à partir d’une plante brésilienne, la Peschiera FUCHSIAFOLIA. « Nous avons fait des tests cliniques en Afrique, sur plus de 1200 personnes. Cet extrait de plante a donné des résultats sur plus de 94 % des patients », explique le président. La prochaine étape : purifier l’extrait de plante, et combiner le tout avec un médicament déjà connu. L’étape de purification a lieu présentement dans les installations de Kirkland. «En 2002, l’Organisation mondiale de la santé s’est décidée à privilégier une combinaison de plusieurs médicaments pour traiter la malaria, comme présentement la trithérapie avec le sida», explique Bahige Baroudy. L’idée est d’attaquer la maladie sur plusieurs fronts, afin que la résistance au traitement se produise beaucoup plus tard.
Aynet Perez
Commentaire mis en ligne le 22 janvier 2009Mme Verville,
je me permet de citer une partie de votre article: «Lorsque la compagnie française Pierre Fabre médicaments, spécialisée dans la recherche sur le cancer, a cherché à produire certaines molécules que l'on trouve dans une plante, ils sont allés voir dans le «jardin» de...» en réalité c'était dans le jardin de Avance Pharma, une compagnie ayant fermé ses portes en février 2004, et qui ce faisant, mettait à pied la plupart des ses employés.
Millenia Hope Biopharma, a été la suite, sans nous, les scientifiques sur le plancher.
Je constate avec une grande nostalgie, que mon travail et celui de mes collègues de l'époque n'a pas été perdu!
Longue vie à Millenia Hope Biopharma, même si nous sommes plus là...