La boulangerie de Baie-d’Urfé consomme 40 tonnes de farine par jour. (Photo: Marie-Claude Simard)
Farine à l'oeuvre
La hausse du prix du blé se fait durement sentir dans l’industrie du pain. Lors d’une visite de l’entreprise de baie-d’Urfé, Les boulangeries René, Cités Nouvelles a fait le point sur la crise de la farine avec le directeur général, Luc Deguire et le directeur des opérations, Daniel Viens.
Fondée en 1987, cette boulangerie industrielle fournit les pains hamburger à tous les restaurants Macdonald au Québec, dans les provinces maritimes et dans l’est de l’Ontario. Cette usine, complètement automatisée, produit 3360 douzaines de pains à l’heure. Sa capacité maximale atteint 28 millions de douzaines par an. En 2004, L’exclusivité avec Macdonald a été retirée et l’entreprise a élargi sa clientèle sur le marché américain.
Depuis la montée fulgurante du prix de la farine amorcée en 2006, le téléphone n’arrête pas de sonner chez Les Boulangeries René. «Les acheteurs qui n’avaient pas l’habitude de se préoccuper du pain sont désormais obligés de magasiner», explique Luc Deguire, qui n’est pas mécontent de ce phénomène. «On était relativement méconnu à cause de notre entente exclusive avec Macdonald, ajoute son collègue, Daniel Viens. À force de donner des soumissions, on se fait connaître.»
Jusqu’en 2006, Les Boulangeries René a vendu son pain au prix initial de 1987. Bien que le prix des ingrédients ait tout de même augmenté durant cette période, l’efficacité grandissante de la production a permis de maintenir le statu quo. Toutefois, à cause de la montée actuelle des prix que les deux boulangers qualifient de véritable tsunami, l’entreprise a dû hausser de 0,30$ le prix de la douzaine de pains hamburger réguliers.
Des chiffres
«Notre usine consomme 40 tonnes de farine par jour. Cet ingrédient constitue 70% de nos coûts. Depuis 2006, on est passé de 33 000$ à 100 000$ par semaine de farine», affirme le directeur général.
Une telle augmentation a un impact indéniable sur l’entreprise, mais Luc Deguire considère que la situation est moins dramatique que pour les boulangeries artisanales qui n’ont pas les reins assez solides pour absorber le coup.
«On a l’avantage d’être assez gros pour acheter nos composantes sur la bourse individuellement», explique le chef d’entreprise, qui fait affaire directement avec l’un des plus importants transformateurs agricoles du monde, Archer Daniels Midland (ADM).
Les Boulangeries René, pour rencontrer les exigences de MacDonald, achète du blé dur roux canadien catégorie A. «Le blé des Prairies est contrôlé par la Commission canadienne du blé (CCB), mais est transigé sur la bourse de Minneapolis. On suit cette bourse pour le cours du minot (un sac de blé de 50 lb environ). Ce matin, il était coté à 9,85$. En 2006, c’était 3,40$.»
S’ajoutent au prix du minot, les primes qui doivent être versées au CCB. «C’est là que le bât blesse», déplore Luc Deguire. La CCB n’est pas un organisme gouvernemental, mais un genre d’agence de Marketing pour les fermiers canadiens, qui a pour mandat de leur assurer le meilleur prix possible. Ces primes, qui historiquement vacillent entre 0,40$ et 1,10$ pour chaque minot de blé, sont passées en février dernier à 4$».
Rareté, transport et pétrole
Les deux experts, qui travaillent en boulangerie depuis de nombreuses années, expliquent cette crise mondiale du blé par une convergence de plusieurs phénomènes, qui peuvent être regroupés en deux catégories : la rareté du produit et son transport. Ces deux facteurs sont intimement liés à la hausse du prix du pétrole qui est passé en peu de temps de 70$ à 120$ le baril.
L’offre ne répond tout simplement plus à la demande mondiale grandissante de blé. Les cultivateurs des Prairies, qui pourraient planter du blé, du soja ou du maïs, optent de plus en plus pour le maïs afin d’alimenter les usines d’éthanol qui se multiplient aux États-Unis. «Les fermiers surveillent la bourse et font leurs propres anticipations», explique Luc Deguire. C’est compréhensible qu’ils veuillent s’enrichir après 15 ans de vache maigre. Mais, croyez-moi, ce n’est plus le cas présentement. Les actions de John Deer se portent très bien ces temps-ci!»
Fait intéressant, certaines grandes compagnies comme ADM jouent un rôle dominant tout au long du processus de transformation du grain. «Ce sont les mêmes qui fournissent les graines de semences, les mettent sur la Bourse, transforment ma farine pour me la revendre ou l’éthanol pour le transférer aux automobilistes.»
À l’engouement pour la création de biocarburants, s’ajoutent des conditions climatiques désastreuses qui ont amoindri de moitié la récolte de blé d’un des plus grands producteurs, l’Australie. « Cet apport de 10 milliards de minots sur le marché mondial a fondu en l’espace de quelques semaines à cause de la sécheresse», de dire Luc Deguire.
Regard vers le futur
Luc Deguire considère qu’advenant une excellente récolte l’année prochaine, les choses vont peut-être se rétablir. Il est convenu toutefois que le minot de blé ne reviendra jamais à son prix de 2005, mais peut-être à 6$, estime l’entrepreneur. On pourra conclure dans quelques années que cette denrée alimentaire de base a doublé son prix dans la première décennie du 21ième siècle. Même chose pour le maïs, le soja et le riz.»