Maman Juillet
J’arrive quelques minutes en retard à mon rendez-vous chez le spécialiste. «De toute façon, il y a encore quatre patientes avant vous», me dit l’infirmière, comme pour me rassurer.
Résignée, je m’insère dans le rang d’oignons de femmes assises dans l’étroit corridor. J’attends.
Arrive une équipe de télévision de la chaîne Global. La journaliste et le caméraman conversent librement, brisant le silence sacré des salles d’attente. C’est bien ma veine, une entrevue télévisée vient de s’ajouter à l’horaire du médecin.
Mais qu’est-ce qui attire la télévision à Pointe-Claire?
Mon regard erre sur les photographies qui tapissent les murs, se fixe un moment sur l’image de l’obstétricien tenant un nouveau-né dans ses bras, puis s’arrête sur le ventre rond de ma voisine. La nomination du docteur Morgentaler à l’Ordre du Canada: peut-être vient-on chercher une opinion d’expert dans cette soi-disant controverse.
Tout de même surprenant, le nombre de canadiens qui s’insurgent contre cette décision en se cantonnant dans une position soi-disant pro-vie. Comme si l’œuvre de l’éminent docteur était pro-mort. Henry Morgentaler est un survivant de l’Holocauste et a perdu sa mère à Auschwitz. Nul doute qu’il porte en lui une appréciation très juste de la vie humaine. Et une compréhension tout aussi bonne de la liberté.
Vie et liberté. Deux valeurs indissociables du long combat qu’a mené le médecin et qui ont finalement triomphé en1988, avec la décriminalisation de l’avortement au Québec.
Mais ce n’est pas la médaille de Morgentaler qui a causé l’engouement médiatique à Pointe-Claire ce jour-là. C’est le poupon abandonné par sa mère à l’Hôpital général du Lakeshore, dénommé affectueusement Bébé Juillet. Sa popularité n’a cessé de croître au cours de la semaine. Vedette de la pouponnière, tout le monde a voulu l’adopter.
Et si on lui donnait un nom à l’autre, celle qui l’a porté?
Maman Juillet a enfanté chez elle, peut-être toute seule. Quelques heures plus tard, dans un jeans taché de sang, elle a tendu son fils à une étrangère, dans le stationnement d’un hôpital. Puis elle a disparu, en inventant une histoire, comme une voleuse. Un geste d’une souffrance incommensurable.
De toute évidence, la femme de 35 ans comprend très bien la valeur de la vie, du moins de celle que la société attribuera à l’existence de son nouveau-né.
Mais qu’en est-il de la valeur de sa propre existence? Maman Juillet vit dans univers, imaginaire ou réel, où il n’est ni permis d’avorter, ni permis d’accoucher. Son propre Auschwitz. Un monde sans option pour les femmes. Un peu comme en 1968, lorsque Morgentaler a ouvert sa première clinique à Montréal.
Va chercher de l’aide Maman Juillet, tu y as droit.