Une parcelle de résurrection
Assis sur le bord du lit d’hôpital, mon père s’assoupit au milieu de notre conversation. Ces moments de somnolence intermittents me permettent de le regarder à mon aise, de bien saisir son image.
Une lumière abondante entre par la grande fenêtre de la chambre qui, située au huitième étage, offre une vue magnifique sur le fleuve et la ville. Campée sur une chaise droite, je fais dos à la vieille capitale et regarde mon père que le jour éclaire. Un carillon se fait entendre.
Je lis et je relis cette phrase incongrue imprimée sur sa jaquette, à la hauteur du plexus: «L’utilisation non autorisée de cet article constitue un vol». Je fais l’effort de mémoriser ces mots durs marqués sur le coton délicat, comme s’il y avait une leçon à tirer, un message à retenir.
Je ris toute seule. Ironie du sort, il se trouve que j’ai oublié ma valise à Montréal et que justement un de ces vêtements d’hôpital me serait bien utile pendant mon séjour à Québec. Ça ferait rire mon père de savoir que je convoite sa jaquette et s’il le pouvait, il m’en refilerait une, j’en suis convaincue. Mais il dort, assis devant moi.
Je détourne le regard vers la porte ouverte. Un bouquet de jonquilles passe en coup de vent, porté par un monsieur qui marche dans le corridor. Un rayon de soleil s’accroche à l’emballage de cellophane et fait briller les pétales jaunes.
Mon cœur s’allège. Je me dis que de tous les temps de l’année, Pâques est sans doute le meilleur pour tomber malade. N’y a-t-il pas de la reviviscence dans l’air? Je me sens un peu malhonnête de soudainement vouloir participer au mystère pascal, moi qui ne lui parle jamais, à Dieu. Il m’apparaît toutefois possible que s’Il existe, Dieu exauce à l’occasion les prières des athées. D’ailleurs, loin de moi l’idée de demander un miracle. Simplement une supervision céleste du traitement médical, un petit coup de pouce divin vers la guérison.
Mes réflexions métaphysiques sont interrompues par l’arrivée de l’infirmière. «Il faut vous faire une autre transfusion», dit-elle. Sorti subitement de son sommeil, mon père répond aux questions, avec charme et intelligence. La jeune fille lui décline ensuite une litanie de médicaments à prendre et de taux à surveiller. Docilement, mon père l’écoute, tout en se tournant vers moi. Il me regarde par-dessus ses lunettes.
Alléluia, je reconnais cet irrésistible regard, un peu moqueur et combien lourd de sens. Ses yeux bruns chocolat me font penser à Pâques, et dans l’éclat de son œil droit, je découvre avec émotion, une parcelle de résurrection.
Gaston Rinfret
Commentaire mis en ligne le 13 mai 2009Bonjour à vous
Avant de sortir de l'Hôtel Dieu, lundi, 11 mai, j'ai lu votre article que me remettait Barbara.
C'était la suite de ma brève visite. Votre MOT écrit donnait sens à cette visite silencieuse.
Je retournerai, je l'ai promis à Barbara, voir Jacques.
Ces parcelles de résurrection...
Amitiés, Gaston Rinfret