Le barbier de Roxboro: un repère immuable
By:Elias Aboumrad
Un client du Roxboro Barber Shop depuis 33 ans, Elias Aboumrad, rend hommage à son barbier, Joe Musto, en publiant en nos pages un survol de sa longue carrière dans la région.<@$p>
Exceptionnellement le 27 mai dernier, je me suis rendu chez mon barbier pour une autre raison que celle de me faire couper les cheveux. À 78 ans M. Joe Musto en est à sa cinquantième année de pratique. Sa retraite s'en vient. Pendant qu'il en est encore temps, je suis venu vous conter son histoire, une histoire de notre temps, une histoire d'un autre temps.
Toutes les histoires commencent à un certain lieu et à une certaine date, celle de M. Musto commença à Pratola Serra en septembre 1931. C'est une petite ville de quelques milliers d'habitants au nord-est de Naples. Joe y a grandi, s'activant dans son jeune âge à divers travaux, dont celui de la coupe de cheveux. Au début de la vingtaine, fort de son énergie et de son métier nouvellement acquis, il prend seul le chemin de l'Amérique qui le conduira à Montréal.
Arrivé à Montréal, il apprend avec surprise que pour couper les cheveux il ne suffit pas de savoir le faire, mais qu'il faut aussi l'avoir démontré aux représentants officiels du métier, au comité paritaire. En échange, ces représentants accordent la carte de compétence qui permet d’exercer le métier. Sur le plan pratique, la démonstration de son talent ne tarde pas, mais pour la théorie, comme il doit s’exprimer dans une nouvelle langue, Joe est recalé. Malgré tout, il persévère, coupant les cheveux aux voisins et amis, faisant des travaux divers, dont la peinture, avant de découvrir qu'à Laval la carte de compétence n'est pas obligatoire. Il va donc travailler à Laval pour une période de 5 mois, le temps de réussir son examen théorique.
En 1959 il travaillait à un salon au coin de Décarie et Maplewood, lorsqu'il répond à l'annonce publiée dans le Montréal Matin de M. Claude Lavigne qui cherche deux barbiers pour son salon situé sur le boulevard Gouin Ouest, à Roxboro. Il obtient l’emploi et vient travailler à Roxboro dans un salon qui compte quatre barbiers et où il est désigné «deuxième chaise», c'est-à-dire qu'en l'absence du patron c'est lui qui est le responsable.
Six ans plus tard, il décide qu'il en sait assez sur le quartier et le métier pour fonder son propre commerce. Il loue un local non loin, situé au 10382 Gouin Ouest, celui qu'il occupe encore aujourd'hui, pour un montant de 110$ par mois. Il conserve encore aujourd’hui le mobilier d’origine.
La première année il n'a qu'un seul employé pour l'aider à servir ses clients. L'année suivante, il en engage un deuxième. Une coupe de cheveux pour adulte coûte alors 1,15$, et pour les enfants, 0,75$. Dans les années 80, il s’associe avec un ami de longue date, Mario. Jusqu’à l’âge de 82 ans, le fidèle partenaire travaille au salon. Probablement qu'il serait encore au poste s'il ne s'était pas fait mal au dos il y a de cela 18 mois en pelletant la neige à son domicile.
À cette époque, l’Ouest-de-l’Île avait un tout autre visage. Pas de boulevards ni des grands centres d'achat, mais partout c'était le domaine des cultivateurs, de leurs vaches et de leurs chevaux. Joe Musto se souvient encore des citrouilles qui poussaient il n’y a pas si longtemps au coin de Des Sources et Churchill. De plus, il a connu la première église de Roxboro sur la 4e ave Sud qui est passée au feu. Depuis, il a vu construire l'église qui l'a remplacée, Marie-Reine de la Paix. Il a aussi connu la taverne Belvédère où il retrouvait son groupe de 8 barbiers pour passer des soirées agréables à déguster des bières à 10 cents.
M. Musto s'est marié en 1956. Sa femme, de quatre ans sa cadette vient du même village que lui. Ils ont eu ont trois enfants, deux gars et une fille qui tous connaissent parfaitement l'italien, l'anglais et le français.
Aujourd’hui, Joe coupe les cheveux à la troisième génération, c’est-à-dire aux enfants des enfants de ses premiers clients. Ses vieux clients sont dans les 80 ans et leur doyen est M. Galiardi qui en a 96. Son plus jeune client avait 9 mois à sa première coupe de cheveux. Il a des clients dans toutes les familles du coin, des Lavigne, des Legault, Lacroix, Grégoire, Daniel, Labrosse…
Jamais un enfant n'a quitté la chaise sans que ses cheveux ne soient coupés, mais quelques fois Joe a eu besoin de l'aide de la mère ou du père pour maintenir en place le jeune client épeuré ou récalcitrant. Une seule fois, un client l’a volé. L’homme malhonnête a demandé un shampoing, une coupe de cheveux et de se faire raser la barbe. Quand vient le temps de payer, il prétend qu'il a oublié son argent, et donne une fausse carte d'affaires en promettant de revenir payer, ce qu’il ne fit jamais.
Que va-t-il advenir de son commerce? Joe ne le sait pas. Il aimerait bien passer la main à un jeune, mais encore faut-il le trouver. La relève se fait rare, la vie a tellement changé. De son côté, la retraite attend, elle s'impatiente.
Joe Musto coupe les cheveux à Roxboro depuis 50 ans.. (Photo: Jacques Pharand)